Lors de sa journée annuelle de réflexion le dimanche 12 octobre 2014 la Plateforme interreligieuse de Genève a demandé à Jean-Claude Basset, l’un de ses fondateurs, théologien et pasteur protestant, de présenter quelques pistes pour ces célébration spirituelles communes. Les expériences de ces dernières années nous semblaient en effet poser un certain nombre de question qu’il valait la peine de travailler ensemble en vue de la suite. Vous trouverez ci-dessous l’exposé présenté par l’auteur.

 

Position fondamentale
Peut-être parce que j’ai étudié jadis une année en Inde où j’ai vécu en 1975 mon premier dialogue interreligieux et où le fait d’être ensemble pour prier posait moins de questions que de manger ensemble, je n’éprouve pas les craintes, hésitations et résistances qui accompagnent souvent la question interreligieuse en Occident. En tant que pasteur, j’adopte une approche pragmatique, attentif aux questions des couples interreligieux et soucieux d’établir des ponts entre les différentes communautés religieuses. C’est ainsi que j’ai organisé dans ma paroisse pendant la semaine sainte des repas de Seder présidés par un rabbin, que j’ai invité un rabbin et aussi un soufi à intervenir dans le cadre d’un culte et que j’ai parfois recours à des prières d’autres religions. J’ai aussi mis sur pieds une série de méditations conduites par des responsables religieux des communautés membres de la PFIR, sans oublier un service interreligieux à la cathédrale St Pierre en 2005 avec appel à la prière du muezzin, son du chofar, gong bouddhiste.

 

 

1ère piste :Pourquoi prier dans un contexte interreligieux?

  • La dimension de la prière est une donnée fondamentale de l’être humain. Hormis l’athéisme engagé, toutes les cultures et formes de religions connaissent la « prière ». Elle a beaucoup de noms et d’expressions. Elle inclut des gestes et des paroles. Elle présuppose une communication ou une communion avec autre dimension de l’existence humaine, transcendante ou immanente.Réalité aux compréhensions variées. A côté des termes de prière et de méditation, j’attendrais ceux d’offrande, de service religieux, de célébration, de commémoration ou de recueillement. Le genre humain s’exprime ainsi pour supplier, pour remercier, pour se recueillir et s’engager, et cela de manière individuelle et/ou collective. Quasi universelle, la démarche spirituelle et au cœur des traditions religieuses, en même temps elle s’appuie sur une conception ou une « théologie » propre. La forme et le fond sont étroitement liés.
  • L’identité religieuse de l’Occident est en train de devenir multireligieuse. L’Europe a longtemps vécu dans une culture religieusement monocolore, avec des petites minorités religieuses marginalisées. Aujourd’hui, les cultures se mélangent, la religion devient l’affaire d’un choix personnel qui coexiste avec d’autre choix. Différentes communautés religieuses vivent côte à côte et un nombre grandissant de personnes vivent à la charnière entre plusieurs traditions. A l’heure où les religions ont mauvaise presse, considérées comme des sources de fanatismes et de conflits, il importe de montrer que des croyants de différentes convictions peuvent vivre ensemble pas le respect mutuel et la collaboration. Il serait pour le moins regrettable que le dialogue interreligieux s’arrête avant le partage spirituel.
  • Les circonstances des catastrophes humaines ont touché des personnes de plusieurs religions et les hauts lieux historiques de prière ont ouvert leurs portes pour des célébrations hybrides, appelées « prières interreligieuses » ou « prières / rencontres multireligieuses ». Ces rencontres spontanées demandent un approfondissement et un discernement plus exigeant. Leurs acteurs, souvent pris de court par l’événementiel, n’ont guère le temps de réfléchir à la pertinence et à la manière de vivre des célébrations qui recueillent des souffrances collectives et individuelles, des chocs psychologiques ou simplement le désir de surmonter une situation difficile. Ces expériences vécues ont parfois été critiquées, aussi est-il bien de réfléchir à tête reposée à de telles initiatives.

2ème piste: Différentes circonstances de prière ou méditation en commun

Un événement marquant dans l’histoire de l’Église et de ses rapports spirituels, avec d’autres religions, est l’invitation que le pape Jean-Paul II a adressée à des représentants de différentes religions en octobre 1986 de se réunir à Assise afin de prier pour la paix. Cet événement a été commenté de multiples manières et à l’origine de l’expression presque canonique : oui pour «être ensemble pour prier», supposant un « non » pour « prier ensemble ». A l’audience générale tenue quatre jours auparavant, le pape indique l’esprit de cette rencontre historique : « Ce qui aura lieu à Assise ne sera certes pas du syncrétisme religieux, mais une attitude sincère de prière à Dieu dans le respect réciproque. C’est pour cela qu’a été choisie pour la rencontre d’Assise la formule: Être ensemble pour prier. Certes, on ne peut pas « prier ensemble », c’est-à-dire faire une prière commune, mais nous pouvons être présents quand les autres prient. De cette manière, nous manifestons notre respect pour la prière d’autrui et pour l’attitude des autres devant la Divinité, en même temps. Nous leur offrons le témoignage humble et sincère de notre foi dans le Christ, Seigneur de l’univers. »

D’autres expériences moins connues sont aussi à noter : l’activité du Dialogue interreligieux monastique (DIM) qui réunit régulièrement des moines et des personnes vivant une spiritualité mystique, issus de différentes traditions religieuses, principalement des moines chrétiens catholiques, des moines bouddhistes, des maîtres hindous et des soufis musulmans. Leur premier but était de favoriser une meilleure connaissance mutuelle, mais aujourd’hui les moniales et les moines situent cette rencontre au cœur de leur propre quête spirituelle.

La prière entre personnes de plusieurs traditions religieuses se vit spontanément dans les milieux d’aumôneries chrétiennes qui accompagnent des malades ou des personnes incarcérées, adeptes de différentes croyances. Des aumôniers chrétiens témoignent de moments privilégiés partagés dans un moment de prière, avec des musulmans, des juifs, des bouddhistes ou des hindous.

Là où plusieurs traditions religieuses coexistent, des formes de rencontres ont lieu à l’occasion d’un enterrement, d’une investiture, ou tout autre événement rassemblant des citoyens ou des familles, les communautés sont ensemble pour une prière ou une bénédiction comme dans le cas d’un mariage interreligieux.

3ème piste : Quatre types de rencontres spirituelles

Quatre démarches possibles :
  1. L’hospitalité de prière : une communauté invite une communauté d’une autre tradition religieuse à assister à sa prière rituelle et liturgique. On aura le souci de mettre ses hôtes à l’aise afin de leur permettre de mieux connaître la foi et la pratique et de discerner aussi bien ce qui rapproche que ce qui sépare. Un pas de plus peut être franchi en sollicitant le témoignage d’un représentant de la communauté accueillie
  2. La célébration multi-religieuse : l’organisation est préparée ensemble, mais l’exécution de la prière est communautaire ou personnelle. C’est une juxtaposition priante. Chaque participant peut librement se joindre intérieurement à ce qui s’exprime, mais peut aussi rester extérieur, spectateur attentif et respectueux, d’une prière exprimée.
  3. La célébration interreligieuse : l’organisation et l’exécution est commune, les textes sont élaborés en commun et portés ensemble. Il faut se mettre d’accord sur les formulations en plus du lieu et du thème. On aura utilement recours à des gestes et des symboles qui n’excluent pas Là encore on sera attentif à laisser la liberté à chacun de participer ou d’assister.
  4. La méditation intérieure : musique sacrée, danse ou autre expression artistique, recueillement silencieux, brève lecture d’une prière ou d’un poème, temps de partage visant à faire de ce temps une expérience d’ouverture et d’approfondissement spirituels.

Je comparerai volontiers les prières de l’humanité à un trésor dans lequel nous pouvons puiser avec discernement pour soutenir, élargir ou approfondir notre propre relation à Dieu, tout comme nous pouvons puiser dans le trésor des sagesses de l’humanité pour orienter notre quête du sens de la vie et enrichir notre perception des valeurs humaines. Dans la mesure où la prière partagée est à la fois ouverture à l’altérité et désir d’intériorité, n’y retrouvons-nous pas le même esprit ou souffle divin qui vient renforcer notre sens de l’unité de l’humanité confrontée au mystère de l’existence et renouveler notre perception du divin ou de l’absolu, par delà nos conceptions et nos catégories toute humaines ?

4ème piste : De quelques objections majeures

La dimension interreligieuse de ces services est à l’évidence une innovation dans la tradition chrétienne, requise par la coexistence rapprochée de différentes communautés. C’est un nouveau défi,pour chacune de nos traditions religieuses et il n’est pas surprenant que certaines y répondent plus aisément que d’autres. Il est à noter que des positions contraires surgissent à l’intérieur d’une même communauté de foi

Le polythéisme implicite ou explicite de certaines traditions religieuses mérite notre attention. Certains utilisent des intermédiaires (les incarnations hindoues, les saints catholiques, etc) et d’autres ont une adresse unique (musulmans, protestants, juifs, etc) A l’aune de l’histoire religieuse de l’humanité, le christianisme trinitaire se trouve à mi-chemin entre le strict monothéisme juif et musulman et le polythéisme apparent ou populaire hindou où la majorité des fidèles s’adressent à la déité de leur choix comme manifestation de l’absolu ! C’est ainsi que les juifs se sont longtemps demandé si l’affirmation trinitaire de Dieu ne tombait sous le coup du premier commandement « Tu n’auras pas d’autres dieux face à moi » (Exode 20, 3) et que les musulmans sont encore divisés sur la question de savoir si pratiquement les chrétiens sont ou non à ranger au nombre des personnes qui associent à Dieu quelque chose ou quelqu’un.

L’idolâtrie est volontiers donnée comme danger majeur d’une fréquentation interreligieuse. A dire vrai toute relation au divin implique une forme ou une autre de représentation, grossière ou élaborée, matérielle ou spirituelle Les prophètes multiplient à cet égard avertissements et dénonciations, un point sur lequel juifs et musulmans sont demeurés particulièrement sensibles et intransigeants, à la différence des chrétiens. Idole ou icône, la distinction établie entre le jugement extérieur et le regard intérieur d’une tradition ne peut-elle pas aussi s’appliquer aux représentations des déités hindoues ou des statues hiératiques du Bouddha ?

Le syncrétisme inévitablement avancé dans toute discussion relative à l’interreligieux, j’en suis venu à me demander s’il ne s’agit pas d’un faux prétexte ou d’une vraie confusion : faux prétexte pour ne pas s’exposer au risque inhérent à toute rencontre authentique dans la mesure où il n’est jamais question de mélange ou de confusion dans les relations entre juifs, chrétiens et musulmans ! Vraie confusion si l’on songe que toute tradition religieuse implique la rencontre d’un message et d’une culture et se perpétue dans un processus constant d’adaptation à la société et aux valeurs de l’époque.
Le relativisme est une autre crainte souvent exprimée. La rencontre priante de croyants issus de différentes traditions religieuses est une mobilisation, une action commune, elle ne doit pas être décoration, scène théâtrale, ou stratégie diplomatique.

Le sacré, chaque tradition religieuse a sa propre perception de se qui est sacré et de ce qui est profane, de ce qui constitue son bien propre et réservé et de ce qui peut être partagé. Il serait bon que chaque communauté évalue ce qu’elle considère comme son domaine réservé et en fasse librement part aux autres communautés

A mes yeux en conclusion, l’interreligieux n’est pas être seulement une affaire de manifestation commune mais de découverte des convictions qui sous-tendent chacune des traditions.