Suivent ci-dessous plusieurs déclarations en faveur d'une "réforme de l'Islam"

Editorial de Ghaleb BENCHEIKH, Président de la Conférence mondiale des religions pour la paix (Cet article a été rédigé avant les attentats de Paris de janvier 2015) :

 Un de nos compatriotes, tombé entre les mains d'un groupe de barbares fanatisés, a été lâchement assassiné. C'est avec horreur, consternation et indignation que nous apprenons ce crime abject. Nous nous inclinons devant la mémoire de notre  compatriote Hervé Gourdel. Cette ignominie s'est abattue encore une fois au nom d'un prétendu islam dans lequel aucun de nous ne se reconnaît nullement. Nous musulmans de France, ne pouvons qu'exprimer notre répulsion et dénoncer avec la dernière énergie ces crimes abominables perpétrés au nom de notre tradition religieuse. Celle-ci est avilie et son message est perverti, religion dont les fondements mêmes, nous l'avons toujours cru, sont la paix, la miséricorde et le respect de la vie.

 Simplement, cette affirmation incantatoire n'est plus suffisante. Nous adjurons les hiérarques et les théologiens musulmans de s'atteler à la grande entreprise qui consiste à désacraliser la violence et sortir des idéologies meurtrières drapées dans le discours religieux. Nous sommes arrivés à ces atrocités à cause de la démission de l'esprit depuis des décennies et l'abdication de la raison devant le détournement des valeurs spirituelles pour assouvir la haine et verser dans la barbarie. Ce travail de refondation de la pensée islamique est une nécessité impérieuse. Nombreux sont les manquements à la liberté, à l'égalité et à l'humanisme qui sont à déplorer dans une vision théologique surannée, passéiste et rétrograde.

 

 Nous dénions certes à ces êtres sauvages le droit de se revendiquer de l'islam et de s'exprimer en notre nom. Mais, nous devons débusquer aussi tout ce qui a pu à travers l'histoire servir à tort ou à raison de prétexte pour adosser leurs crimes à des préceptes religieux d'essence islamique. L'architectonique doctrinale de l'idéologie islamiste qui nous a causé beaucoup de torts ne repose que sur des artefacts fallacieux que nous devons dirimer.

 

 Les supplices et la mort que des terroristes djihadistes infligent à nos frères chrétiens, azéris et musulmans perçus comme tièdes, en Syrie, en Irak, au Nigeria et ailleurs, nous révulsent et heurtent notre conscience. Ils nous rendent encore plus malheureux de ne pouvoir faire rien d'autre que d'exprimer notre solidarité et notre immense compassion.

 Nous tenons à exprimer avec force notre totale solidarité avec toutes les victimes de cette horde de barbares, guerriers égarés d'un prétendu État islamique, et dénonçons avec la dernière énergie toutes les exactions commises au nom de croyances fanatiques destructrices qui se cachent derrière la religion islamique en confisquant son vocabulaire. Personne ne peut s'arroger le droit de s'exprimer en notre nom et de salir ainsi notre tradition.

 Faut-il pour autant se contenter d'exprimer notre solidarité sans aller plus loin dans l'expression de notre fraternité ? Non ! Car il est de notre devoir, au nom précisément des valeurs de paix et de fraternité auxquelles nous croyons avec force, de continuer à oeuvrer inlassablement pour qu'une ère promise de concorde et d'entente puisse très tôt advenir. C'est notre invincible espérance.

 Ghaleb Bencheikh, le 24 septembre 2014

 (Source : Religions pour la Paix)

 

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Très profonde « Lettre ouverte au monde musulman » du philosophe musulman Abdennour Bidar

Coran - http://www.flickr.com/photos/39513725@N02/9284059430 Found on flickrcc.netAbdennour Bidar est normalien, philosophe et musulman. Il a produit et présenté tout au long de l’été sur France Inter une émission intitulée « France-Islam questions croisées ». Il est l’auteur de 5 livres de philosophie de la religion et de nombreux articles.

Cette lettre ouverte au monde musulman fait suite aux événements des jours passés, notamment l’assassinat de Hervé Gourdel. De nombreux musulmans ont manifesté leur indignation nécessaire et salutaire (en France et dans le monde, avec le mouvement #NotInMyName – « pas en mon nom »). Au delà de cette dénonciation indispensable, Abdennour Bidar pense qu’il faut aller plus en profondeur, et entrer dans une autocritique de l’Islam comme religion et civilisation dans ce moment de transition cruciale de sa longue histoire. Pour le meilleur de l’Islam.

Dans un esprit de fraternité entre croyants de bonne volonté, c’est avec joie que nous pouvons lire ce texte, découvrir un autre visage de l’Islam, et peut-être prendre nous aussi quelque chose de cette sagesse qui consiste à vouloir se réformer pour être plus fidèle.

Lettre ouverte au monde musulman

Cher monde musulman, je suis un de tes fils éloignés qui te regarde du dehors et de loin – de ce pays de France où tant de tes enfants vivent aujourd’hui. Je te regarde avec mes yeux sévères de philosophe nourri depuis son enfance par le taçawwuf (soufisme) et par la pensée occidentale. Je te regarde donc à partir de ma position de barzakh, d’isthme entre les deux mers de l’Orient et de l’Occident !

Et qu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce que je vois mieux que d’autres sans doute parce que justement je te regarde de loin, avec le recul de la distance ? Je te vois toi, dans un état de misère et de souffrance qui me rend infiniment triste, mais qui rend encore plus sévère mon jugement de philosophe ! Car je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer Etat islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : DAESH. Mais le pire est que je te vois te perdre – perdre ton temps et ton honneur – dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine.

Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Tu cries « Ce n’est pas moi ! », « Ce n’est pas l’islam ! ». Tu refuses que les crimes de ce monstre soient commis en ton nom (hashtag #NotInMyName). Tu t’insurges que le monstre usurpe ton identité, et bien sûr tu as raison de le faire. Il est indispensable qu’à la face du monde tu proclames ainsi, haut et fort, que l’islam dénonce la barbarie. Mais c’est tout à fait insuffisant ! Car tu te réfugies dans le réflexe de l’autodéfense sans assumer aussi et surtout la responsabilité de l’autocritique. Tu te contentes de t’indigner alors que ce moment aurait été une occasion historique de te remettre en question ! Et tu accuses au lieu de prendre ta propre responsabilité : « Arrêtez, vous les occidentaux, et vous tous les ennemis de l’islam de nous associer à ce monstre ! Le terrorisme ce n’est pas l’islam, le vrai islam, le bon islam qui ne veut pas dire la guerre mais la paix ! »

J’entends ce cri de révolte qui monte en toi, ô mon cher monde musulman, et je le comprends. Oui tu as raison, comme chacune des autres grandes inspirations sacrées du monde  l’islam a créé tout au long de son histoire de la Beauté, de la Justice, du Sens, du Bien, et il a puissamment éclairé l’être humain sur le chemin du mystère de l’existence… Je me bats ici en Occident, dans chacun de mes livres, pour que cette sagesse de l’islam et de toutes les religions ne soit pas oubliée ni méprisée ! Mais de ma position lointaine je vois aussi autre chose que tu ne sais pas voir… Et cela m’inspire une question – LA grande question : pourquoi ce monstre t’a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ? C’est qu’en réalité derrière ce monstre se cache un immense problème, que tu ne sembles pas prêt à regarder en face. Il faudra bien pourtant que tu finisses par en avoir le courage.

Ce problème est celui des racines du mal. D’où viennent les crimes de ce soi-disant « Etat islamique » ? Je vais te le dire, mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c’est mon devoir de philosophe. Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre – et il en surgira autant d’autres monstres pires encore que celui-ci tant que tu tarderas à admettre ta maladie, pour attaquer enfin cette racine du mal !

Même les intellectuels occidentaux ont de la difficulté à le voir : pour la plupart ils ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion – en bien et en mal, sur la vie et sur la mort – qu’ils me disent « Non le problème du monde musulman n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc. ». Ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur de réacteur d’une civilisation humaine ! Et que l’avenir de l’humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité tout entière ! Saurons-nous tous nous rassembler, à l’échelle de la planète, pour affronter ce défi fondamental ? La nature spirituelle de l’homme a horreur du vide, et si elle ne trouve rien de nouveau pour le remplir elle le fera demain avec des religions toujours plus inadaptées au présent – et qui comme l’islam actuellement se mettront alors à produire des monstres.

Je vois en toi, ô monde musulman, des forces immenses prêtes à se lever pour contribuer à cet effort mondial de trouver une vie spirituelle pour le XXIème siècle ! Malgré la gravité de ta maladie, il y a en toi une multitude extraordinaire de femmes et d’hommes qui sont prêts à réformer l’islam, à réinventer son génie au-delà de ses formes historiques et à participer ainsi au renouvellement complet du rapport que l’humanité entretenait jusque là avec ses dieux ! C’est à tous ceux-là, musulmans et non musulmans qui rêvent ensemble de révolution spirituelle, que je me suis adressé dans mes ouvrages ! Pour leur donner, avec mes mots de philosophe, confiance en ce qu’entrevoit leur espérance !

Mais ces musulmanes et ces musulmans qui regardent vers l’avenir ne sont pas encore assez nombreux ni leur parole assez puissante. Tous ceux là, dont je salue la lucidité et le courage, ont parfaitement vu que c’est l’état général de maladie profonde du monde musulman qui explique la naissance des monstres terroristes aux noms de Al Qaida, Al Nostra, AQMI ou « Etat Islamique ». Ils ont bien compris que ce ne sont là que les symptômes les plus visibles sur un immense corps malade, dont les maladies chroniques sont les suivantes : impuissance à instituer des démocraties durables dans lesquelles est reconnue comme droit moral et politique la liberté de conscience vis-à-vis des dogmes de la religion; difficultés chroniques à améliorer la condition des femmes dans le sens de l’égalité, de la responsabilité et de la liberté; impuissance à séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l’autorité de la religion; incapacité à instituer un respect, une tolérance et une véritable reconnaissance du pluralisme religieux et des minorités religieuses.

Tout cela serait-il donc la faute de l’Occident ? Combien de temps précieux vas-tu perdre encore, ô cher monde musulman, avec cette accusation stupide à laquelle toi-même tu ne crois plus, et derrière laquelle tu te caches pour continuer à te mentir à toi-même ?

Depuis le XVIIIe siècle en particulier, il est temps de te l’avouer, tu as été incapable de répondre au défi de l’Occident. Soit tu t’es réfugié de façon infantile et mortifère dans le passé, avec la régression obscurantiste du wahhabisme qui continue de faire des ravages presque partout à l’intérieur de tes frontières – un wahhabisme que tu répands à partir de tes lieux saints de l’Arabie Saoudite comme un cancer qui partirait de ton cœur lui-même ! Soit tu as suivi le pire de cet Occident, en produisant comme lui des nationalismes et un modernisme qui est une caricature de modernité – je veux parler notamment de ce développement technologique sans cohérence avec leur archaïsme religieux qui fait de tes « élites » richissimes du Golfe seulement des victimes consentantes de la maladie mondiale qu’est le culte du dieu argent.

Qu’as-tu d’admirable aujourd’hui, mon ami ? Qu’est-ce qui en toi reste digne de susciter le respect des autres peuples et civilisations de la Terre ? Où sont tes sages, et as-tu encore une sagesse à proposer au monde ? Où sont tes grands hommes ? Qui sont tes Mandela, qui sont tes Gandhi, qui sont tes Aung San Suu Kyi ? Où sont tes grands penseurs dont les livres devraient être lus dans le monde entier comme au temps où les mathématiciens et les philosophes arabes ou persans faisaient référence de l’Inde à l’Espagne ? En réalité tu es devenu si faible derrière la certitude que tu affiches toujours au sujet de toi-même… Tu ne sais plus du tout qui tu es ni où tu veux aller, et cela te rend aussi malheureux qu’agressif… Tu t’obstines à ne pas écouter ceux qui t’appellent à changer en te libérant enfin de la domination que tu as offerte à la religion sur la vie toute entière.

Tu as choisi de considérer que Mohammed était prophète et roi. Tu as choisi de définir l’islam comme religion politique, sociale, morale, devant régner comme un tyran aussi bien sur l’Etat que sur la vie civile, aussi bien dans la rue et dans la maison qu’à l’intérieur même de chaque conscience. Tu as choisi de croire et d’imposer que l’islam veut dire soumission alors que le Coran lui-même proclame qu’« Il n’y a pas de contrainte en religion » (La ikraha fi Dîn). Tu as fait de son Appel à la liberté l’empire de la contrainte ! Comment une civilisation peut-elle trahir à ce point son propre texte sacré ?

De nombreuses voix que tu ne veux pas entendre s’élèvent aujourd’hui dans la Oumma pour dénoncer ce tabou d’une religion autoritaire et indiscutable… Au point que trop de croyants ont tellement intériorisé une culture de la soumission à la tradition et aux « maîtres de religion » (imams, muftis, shouyoukhs, etc.) qu’ils ne comprennent même pas qu’on leur parle de liberté spirituelle, ni qu’on leur parle de choix  personnel vis-à-vis des « piliers » de l’islam. Tout cela constitue pour eux une « ligne rouge » si sacrée qu’ils n’osent pas donner à leur propre conscience le droit de le remette en question ! Et il y a tant de familles où cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans les esprits dès le plus jeune âge, et où l’éducation spirituelle est d’une telle pauvreté que tout ce qui concerne la religion reste quelque chose qui ne se discute pas !

Or cela de toute évidence n’est pas imposé par le terrorisme de quelques troupes de fous fanatiques embarqués par l’Etat islamique. Non ce problème là est infiniment plus profond ! Mais qui veut l’entendre ? Silence là-dessus dans le monde musulman, et dans les médias occidentaux on n’entend plus que tous ces spécialistes du terrorisme qui aggravent jour après jour la myopie générale ! Il ne faut donc pas que tu t’illusionnes, ô mon ami, en faisant croire que quand on en aura fini avec le terrorisme islamiste l’islam aura réglé ses problèmes ! Car tout ce que je viens d’évoquer – une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent l’islam ordinaire, l’islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam du passé dépassé, l’islam déformé par tous ceux qui l’instrumentalisent politiquement, l’islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin cette révolution qui dans les sociétés et les consciences fera rimer définitivement spiritualité et liberté ?

Bien sûr dans ton immense territoire il y a des îlots de liberté spirituelle : des familles qui transmettent un islam de tolérance, de choix personnel, d’approfondissement spirituel ; des lieux où l’islam donne encore le meilleur de lui-même, une culture du partage, de l’honneur, de la recherche du savoir, et une spiritualité en quête de ce lieu sacré où l’être humain et la réalité ultime qu’on appelle Allâh se rencontrent. Il y a en Terre d’islam, et partout dans les communautés musulmanes du monde, des consciences fortes et libres. Mais elles restent condamnées à vivre leur liberté sans reconnaissance d’un véritable droit, à leurs risques et périls face au contrôle communautaire ou même parfois face à la police religieuse. Jamais pour l’instant le droit de dire « Je choisis mon islam », « J’ai mon propre rapport à l’islam » n’a été reconnu par « l’islam officiel » des dignitaires. Ceux-là au contraire s’acharnent à imposer que « La doctrine de l’islam est unique » et que « L’obéissance aux piliers de l’islam est la seule voie droite » (sirâtou-l-moustaqîm).

Ce refus du droit à la liberté vis-à-vis de la religion est l’une de ces racines du mal dont tu souffres, ô mon cher monde musulman, l’un de ces ventres obscurs où grandissent les monstres que tu fais bondir depuis quelques années au visage effrayé du monde entier. Car cette religion de fer impose à tes sociétés tout entières une violence insoutenable. Elle enferme toujours trop de tes filles et tous tes fils dans la cage d’un Bien et d’un Mal, d’un licite (halâl) et d’un illicite (harâm) que personne ne choisit mais que tout le monde subit. Elle emprisonne les volontés, elle conditionne les esprits, elle empêche ou entrave tout choix de vie personnel. Dans trop de tes contrées tu associes encore la religion et la violence – contre les femmes, les « mauvais croyants », les minorités chrétiennes ou autres, les penseurs et les esprits libres, les rebelles – de sorte que cette religion et cette violence finissent par se confondre, chez les plus déséquilibrés et les plus fragiles de tes fils, dans la monstruosité du jihad !

Alors ne fais plus semblant de t’étonner, je t’en prie, que des démons tels que le soi-disant Etat islamique t’aient pris ton visage ! Les monstres et les démons ne volent que les visages qui sont déjà déformés par trop de grimaces ! Et si tu veux savoir comment ne plus enfanter de tels monstres, je vais te le dire. C’est simple et très difficile à la fois. Il faut que tu commences par réformer toute l’éducation que tu donnes à tes enfants, dans chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon des principes universels (même si tu n’es pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. Tu ne peux plus reculer, tu ne peux plus faire moins que tout cela ! C’est le seul moyen pour toi de ne plus enfanter de tels monstres, et si tu ne le fais pas tu seras bientôt dévasté par leur puissance de destruction.

Cher monde musulman… Je ne suis qu’un philosophe, et comme d’habitude certains diront que le philosophe est un hérétique. Je ne cherche pourtant qu’à faire resplendir à nouveau la lumière – c’est le nom que tu m’as donné qui me le commande, Abdennour, « Serviteur de la Lumière ». Je n’aurais pas été si sévère dans cette lettre si je ne croyais pas en toi. Comme on dit en français, « Qui aime bien châtie bien ». Et au contraire tous ceux qui aujourd’hui ne sont pas assez sévères avec toi – qui veulent faire de toi une victime – tous ceux-là en réalité ne te rendent pas service ! Je crois en toi, je crois en ta contribution à faire demain de notre planète un univers à la fois plus humain et plus spirituel ! Salâm, que la paix soit sur toi.

 ( Source :  Observatoire du Louvre)

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 Farhat Othman – Leaders (Tunis) dans Courrier International

le 7 janvier 2015

Le monde, celui de la culture et des arts surtout, est aujourd'hui en deuil. Des victimes innocentes sont tombées à la suite d'une attaque terroriste visant le journal Charlie Hebdo.
Parmi elles, les géniaux dessinateurs engagés Cabu, Charb et Wolinski et Tignous.
Bien sûr, le doigt accusateur est prompt à désigner les lâches criminels qui seraient des terroristes intégristes, à l’idéologie essentialiste, que l'impertinence du journal ne pouvait que déranger.
Sont-ils des islamistes ou des fascistes profitant des turpitudes d'un certain islam mis en évidence par Daech?
Peu importe leur foi ou leur nationalité ; car s'agissant de la religion, elle ne saurait qu'être fausse, juste un leurre, la foi musulmane authentique condamnant le plus sévèrement ce genre de forfait horrible.
Quant à leur nationalité, ils ne peuvent représenter aucune nationalité de l’humanité, relevant plutôt de celle de l'inhumanité, bien plus encore que de l’espèce inférieure qu’est la bestialité.

Sortir de la confusion
Ce crime ne manquera pas de susciter bien à raison la vague d'indignation et de protestation que mérite toute victime innocente ; or, l'aura et le talent des disparus de Charlie ne peut que l'augmenter et l’amplifier.
Pour nous musulmans, que de supposés coreligionnaires soient effectivement impliqués ou non dans ce crime, cette abomination est une énième et même ultime interpellation, mettant l'accent sur l'absolue urgence de clarifier nos valeurs, sortir de la confusion que l’on entretient à dessein et à tort.
Les racines démocratiques de l'islam doivent être mises en évidence et son attachement aux principes humanistes soulignées solennellement, et ce en mettant fin au plus vite au moindre embrouillement marquant nos valeurs et nos attitudes, comportements et réactions à l’égard de certaines questions sensibles relevant des droits humanistes.
On doit prouver concrètement que notre foi cultive un humanisme intégral, l’islam étant d’abord spirituel. Ce sera le meilleur des hommages à rendre aux illustres victimes d'aujourd'hui, l’hommage digne de ces si magnifiques artistes fauchés par la bêtise humaine.
On doit ainsi toiletter nos lois, nos actes et nos discours de la moindre manifestation de barbarie susceptible de nourrir les amalgames, les intolérances et les horreurs.
                                                                                                                 

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Déclaration de Ghaleb BENCHEIKH Président de la Conférence Mondiale des Religions pour la Paix - France le 11 janvier 2015

Encore une fois, l’ignominie et le terrorisme abject ont frappé au coeur de Paris. Un véritable carnage. Et nous ne pouvons pas nous contenter seulement de dénoncer ces actes qui nous révulsent et de condamner leurs auteurs, sans réserve... D’ailleurs, qui dit dénoncer entraîne aussitôt qu’il faut annoncer : clamer haut et fort qu’aucune raison, si légitime soit-elle, ne saurait justifier le massacre des innocents et aucune cause, si noble soit-elle, ne prépose la terreur aveugle. Nous scandons jusqu’au ressassement ce que nous avons toujours proclamé : on ne peut pas et on ne doit pas se prévaloir d’un idéal religieux pour semer la haine. 

Il se trouve que des individus fanatisés affiliés à des groupes islamistes djihadistes ont décidé de déclencher une conflagration généralisée s’étalant sur un arc allant depuis le nord Nigéria jusqu’à l’Île de Jolo. Et, l’élément islamique y est impliqué. Chaque jour que Dieu fait, des dizaines de vies sont fauchées par une guerre menée au nom d’une certaine idée de l’Islam avec toutes les logorrhées dégénérées qui usurpent son vocabulaire. Les exactions qui sont commises nous scandalisent et offensent nos consciences. L’incendie ne semble pas fixé, bien au contraire, ses flammes voudraient nous atteindre en Europe et nous brûler, chez nous, en France. 

Cette guerre réclame de nous tous, qui que nous soyons, hommes et femmes de bonne volonté, mais surtout de nous autres musulmans de l’éteindre. Il est de notre responsabilité d’agir et de nous opposer à tout ce qui l’attise et l’entretient. Nous ne le faisons pas pour obéir à telle injonction ni parce que nous sommes sommés de nous « désolidariser ». Nous agissons de la sorte, avec dignité, mus que nous sommes par une très haute idée, de l’humanité et de la fraternité. 

Nous ne cèderons jamais à la psychose. C’est une déclaration de résistance et d’insoumission face à la barbarie. C’est aussi notre attachement viscéral à la vie, à la paix et à la liberté. Après l’affliction et la torpeur, il est temps de reconnaître, dans la froideur d’esprit et la lucidité, les fêlures graves d’un discours religieux intolérant et les manquements à l’éthique de l’altérité confessionnelle qui perdurent depuis des lustres dans des communautés musulmanes ignares, déstructurées et crispées, repliées sur elles-mêmes.

En effet, le drame réside dans le discours martial puisé dans la partie belligène du patrimoine religieux islamique - conforme à une vision du monde dépassée, propre à un temps éculé - qui n’a pas été déminéralisée ni dévitalisée. Des sermonnaires doctrinaires le profèrent pour « défendre » une religion qu’ils dénaturent et avilissent. Plus que sa caducité ou son obsolescence, il est temps de le déclarer antihumaniste. 

Au-delà des simples réformettes, par-delà le toilettage, plus qu’un aggiornamento, plus qu’un rafistolage qui s’apparentent tous à une cautérisation d’une jambe en bois, c’est à une refondation de la pensée théologique islamique qu’il faut en appeler, je ne cesse pour ma part, de le requérir et je m’étais égosillé à le dire et à le faire savoir. En finir avec la « raison religieuse » et la « pensée magique », se soustraire à l’argument d’autorité, déplacer les préoccupations de l’assise de la croyance vers les problématiques de l’ancrage de la connaissance, relèvent d’une nécessité impérieuse et d’un besoin vital. L’on n’aura plus à infantiliser des esprits ni à culpabiliser des consciences. Les chantiers sont titanesques et il faut les entreprendre d’urgence : le pluralisme, la laïcité, la désintrication de la politique d’avec la religion, l’égalité foncière entre les êtres, la liberté d’expression et de croyance, la garantie de pouvoir changer de croyance, la désacralisation de la violence, l’Etat de droit sont des réponses essentielles et des antidotes primordiaux exigés. 

Ce n’est plus suffisant de clamer que ces crimes n’ont rien à voir avec l’islam. Le discours incantatoire ne règle rien, tout comme le discours imprécatoire ne fait jamais avancer les choses. Ce n’est plus possible de pérorer que l’islam c’est la paix, c’est l’hospitalité, c’est la générosité. Bien que nous le croyions fondamentalement et que nous connaissions la magnanimité enseignée par sa version standard, c’est bien aussi une compréhension obscurantiste, passéiste et rétrograde d’une partie du patrimoine calcifié qui est la cause de tous nos maux. Et il faut tout de suite la dirimer. Nous ne voulons pas que la partie gangrène le tout. Les glaciations idéologiques nous ont amenés à cette tragédie généralisée. Nous devons les dégeler. La responsabilité nous commande de reconnaître l’abdication de la raison et la démission de l’esprit dans la scansion de l’antienne islamiste justifiée par une lecture biaisée d’une construction humaine sacralisée et garantie par « le divin ». Il est temps de sortir des enfermements doctrinaux et de s’affranchir des clôtures dogmatiques. L’historicité et l’inapplicabilité d’un certain nombre de textes du corpus religieux islamique sont d’évidence, une réalité objective. Nous l’affirmons. Et nous en tirons les conséquences.

Encore de nos jours, des régimes politiques sévissent sans légitimité démocratique. Ils gouvernent en domestiquant la religion et en idéologisant la tradition. Quel crédit peut-on accorder à leur participation à la coalition qui bombarde le prétendu « Etat islamique » alors que les criminels fous furieux du califat de la terreur appliquent leurs doctrines et soutiennent leurs thèses ? La monstruosité idéologique de l’EIIL, dénommée Daesch, c’est le wahhâbisme en actes, rien d’autre. C’est le salafisme dans les faits, la cruauté en sus.

Nous sommes encore à l’ère de la criminalisation de l’apostasie, des châtiments corporels, de la minoration de la femme et de la discrimination fondée sur la base religieuse. Et cela au vingt-et-unième siècle, après en avoir « mangé » une décade et demie ! Or, on ne jauge le degré d’avancement éthique d’une société qu’à l’aune du sort des minorités en leur sein. Même si, in fine, dans une société libre, laïque et démocratique, il n’y a de majorité et de « minorité » qu’au Parlement. Parce que le citoyen y est appréhendé in abstracto de l’appartenance confessionnelle ou d’autres spécificités singulières…à quand la citoyenneté pour tous, chrétiens, yézidis, bahaïs, juifs, athées ?Un corpus polémologique virulent a existé dans la tradition islamique classique. Il est le véritable et le seul référentiel des groupes djihadistes. Il doit être totalement proscrit.

Nous avons la responsabilité et le devoir de combattre la réactivation de tous les processus qui l’installent et l’érigent en commandements célestes. Il incombe aux dignitaires religieux, aux imams, aux muphtis et aux théologiens de décréter plus que son inconvenance, mais le reconnaître comme attentatoire à la dignité humaine et contraire à l’enseignement d’amour, de bonté et de miséricorde que recèle grandement la tradition religieuse. Renouer surtout avec l’humanisme d’expression arabe qui a prévalu en contextes islamiques à travers l’histoire et le conjuguer avec toutes les spiritualités et les conceptions philosophiques éclairées du progrès et de la civilisation.

Il est consternant que cet humanisme soit oblitéré, effacé des mémoires et totalement occulté. Les noms d’al-Asma ’i, de Tawhidi, de Miskayawayh sont méconnus à cause d’une présentation de l’histoire disgraciée et mutilante. Il est plus affligeant encore que, dans la régression terrible que nous connaissons, ces grands noms soient ignorés de leurs propres et lointains descendants.

Savoir endiguer la déferlante extrémiste, ravaler le délabrement moral, guérir du malaise existentiel, en finir avec l’indigence intellectuelle et la déshérence culturelle. Aller vers l’universel. Ne pas s’arcbouter sur les particularismes irrédentistes. Telle est la vision programmatique pour sortir de l’ornière dans laquelle nous nous débattons. L’extrémisme est le culte sans la culture ; le fondamentalisme est la croyance sans la connaissance ; l’intégrisme est la religiosité sans la spiritualité. 

L’éducation, l’instruction, l’acquisition du savoir, la science et la connaissance sont les maîtres-mots combinés à la culture et l’ouverture sur le monde avec l’amour du beau et des valeurs esthétiques pour libérer l’esprit de sa prison, polir le coeur et l’assainir de tous les germes du ressentiment et de la haine. 

Gageons qu’après cette terrible tragédie, il y aura un véritable éveil des consciences afin de conjurer les ombres maléfiques de l’intolérance et du rejet pour construire ensemble, chez nous, en France, une nation solidaire et fraternelle avec un engagement commun au service de la justice et de la paix. Cette nation reconnaîtra tous ses enfants sans exclusive, sans racisme, sans ostracisme. Notre modèle de vie dans une société ouverte, libre et démocratique, respectueuse des options métaphysiques et garante des orientations spirituelles de ses membres, pourra être transmis ailleurs et devra inspirer davantage les sociétés majoritairement musulmanes. Pour peu, surtout, que les rapports internationaux ne soient plus empreints de realpolitik ni d’indignations sélectives. Faisons de cet événement tragique un avènement historique, inaugural d’une ère promise d’entente et de paix entre les nations.

(Source :  Conférence Mondiale des Religions pour la Paix (voir lien en colonne de droite)

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Pour une autocritique musulmane constructive

Par Omero Marongiu-Perria.

Omero Marongiu-Perria est sociologue et spécialiste de l’islam en France. Il a accepté de confier à Témoignage chrétien cette tribune qu’il qualifie lui-même « d’ambitieuse », dans laquelle il appelle les musulmans à engager courageusement un renouvellement critique de la théologie musulmane.

 On peut gloser à loisir sur la pertinence ou pas, pour les musulmans, de manifester publiquement et en masse leur désaveu de l’instrumentalisation de leurs sources scripturaires, mais il reste un fait ; les trois terroristes qui ont semé le chaos dans les locaux de Charlie Hebdo n’étaient ni des fous ni des illuminés. Leur massacre a été planifié, ils ont été préparés au maniement des armes, leur parcours djihadiste est connu, et ils ont abattu seize personnes en s’appuyant sur des sources scripturaires considérées comme authentiques par la masse des théologiens musulmans. De même, ils se réclament d’un « État islamique » qui affirme mettre en pratique les discours sur la « société musulmane » prônée aux quatre coins du globe par des référents religieux musulmans, dont une bonne partie ne les désavoue pas sur le fond, avec des milliers de soldats parfaitement aguerris.

 Partant de là, nous ne pouvons plus, en tant que musulmans, répéter comme un leitmotiv que ces personnes sont en dehors de l’islam, que « l’islam vrai » est exempt de ce type de dérives ou encore que notre religion prône la paix en son essence. Ce discours est non seulement inaudible pour nos concitoyens non musulmans, il est tout simplement faux par rapport à ce qu’ils perçoivent dans l’actualité quotidienne.

 En effet, entre-nous, nous savons bien qu’il existe un « univers de représentations » partagé issu d’une lecture absolutiste et hégémonique de nos sources, diffusée par un certain clergé musulman qui est désormais en position de monopole au sein des médias intra-communautaires. N’importe quel exégète autoproclamé peut ainsi prétendre, sans être remis en cause, que toute personne coupable de dénigrement du Prophète doit être mise à mort, les puristes allant même jusqu’à refuser de prendre en compte une quelconque excuse de sa part. Il peut prétendre également que tout musulman quittant l’islam doit aussi être mis à mort, ou lancer tout type d’anathème en brandissant à chaque fois un passage du Coran ou un propos prophétique authentifié. Nous savons cela, et bien d’autres choses encore, mais nous sommes trop frileux face à la remise en question car nous avons intériorisé une confusion entre la sacralité d’un texte et le caractère contingent de ses interprétations.

 Cela ne signifie pas que nous sommes tous des barbares en puissance prêts à égorger notre voisin ; avec près de six millions de musulmans sur son sol, la France aurait depuis longtemps sombré dans le chaos. Mais nous ne semblons pas encore prêts à adopter, dans l’analyse critique de notre patrimoine, la liberté que nous revendiquons pour vivre pleinement notre identité musulmane en France. Si nous voulons sortir de cette impasse, nous devons agir à deux plans, au moins ; d’un côté, il faut donner à entendre à nos concitoyens non musulmans cette voix de la « majorité silencieuse » qui vit paisiblement sa citoyenneté et sa religion dans le respect des autres. D’un autre côté, nous devons interpeller fermement nos référents religieux afin qu’ils soient producteurs d’une théologie musulmane contemporaine, à partir de leur ancrage d’Occidentaux musulmans, à l’écoute de cette majorité silencieuse qui doit devenir leur critère de référence au-delà du cercle restreint des fidèles des mosquées. C’est en cessant d’être les épigones d’un islam en dehors du temps et du monde que nous serons alors des musulmans porteurs d’un sens nouveau pour le monde.

( Source :  Témoignage Chrétien )

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Islam contre islam.

Valeurs d'avenir. Dominique Folscheid est philosophe. Son dernier ouvrage paru s’intitule “Fin de vie : penser les enjeux, soigner les personnes” (avec Brice de Malherbe, éditions Parole et Silence). 

Mal nommer les choses, disait Camus, c’est ajouter encore du désordre au monde. Impossible de ne pas se rappeler cette phrase après avoir entendu notre président affirmer que les assassinats en série commis au nom de l’islam du 7 au 9 janvier n’avaient « rien à VOIR avec la religion musulmane », alors qu’ils ont tout à y voir. 
Qu’il soit nécessaire d’exempter d’emblée les honnêtes musulmans vivant dans notre pays de toute suspicion est parfaitement justifié. À leur manière, ils sont aussi des victimes collatérales de ces horreurs. Mais ce n’est pas une raison pour se laisser contaminer par le virus de l’anti-amalgamite aiguë, de se boucher les yeux et les oreilles pour mieux cultiver ce déni qui nous a fait tant de mal. 
Car nous n’avons pas affaire à des fous et à des voyous « sans foi ni loi », comme l’a un peu légèrement déclaré Alain Juppé, mais à des djihadistes convaincus, armés d’une foi et d’une loi et pas seulement de kalachnikovs. Or, que font les djihadistes ? Le djihad, c’est-à-dire la guerre. Le djihad “extérieur” s’entend, par opposition au djihad “intérieur”, qui concerne les efforts que déploie le croyant sur le chemin de Dieu. Les djihadistes nous font donc la guerre, avec d’autant plus de conviction que la FRANCE est en guerre contre eux. La France a fait la guerre aux talibans en Afghanistan, au Mali, elle continue de faire la guerre au Sahel, elle la fait contre Dae’ch en Irak. 
La revendication des assassinats par Al-Qaïda dans la péninsule arabique, le 14 janvier, le démontre : si nous répugnons à croire au choc des civilisations, les djihadistes, eux, y croient. Ils prennent au pied de la lettre l’un des commandements du Coran, selon lequel il faut combattre jusqu’à ce que « la religion soit entièrement à Allah » (sourate 8, 39). 
Telle n’est certes pas l’ambition des musulmans de France dans leur quasi-totalité. L’islam qu’ils pratiquent est bien plus culturel que doctrinal, et surtout pas guerrier. Mais cet islam souffre toujours de l’absence de distinction entre le spirituel et le temporel. Il se présente encore comme un bloc unifié, offrant un prêt-à-croire et un prêt-à-vivre qui se déclinent avant tout sous forme de pratiques, selon le clivage licite-illicite (halal ou haram). Sur ce point, un gros travail d’acculturation et d’inculturation reste à faire afin que l’islam perde ses aspects d’importation exotique pour devenir, en France, une religion comme les autres.
Reste à aborder une bonne fois certains points fondamentaux. Il est impossible de faire l’impasse sur la crise théologique dont pâtit l’islam depuis la fin du XIe siècle, avec l’élimination des mutazilites, les “rationalistes de l’islam”. C’est le triomphe de la lecture littérale du Coran, fermant la “porte de l’interprétation”. C’est ainsi que les frères Kouachi se sont radicalisés, parce que de bons apôtres les ont persuadés qu’“il y avait des textes” qui permettaient de condamner Charlie Hebdo à mort. 
Quand on est littéraliste, en effet, on est immédiatement condamné à faire du Coran une lecture sélective. Pour les uns, on ne retiendra que les versets parlant d’amour, de compassion, de pardon et de paix. Mais pour d’autres, ce seront ceux qui prônent le fer et le feu. Or, ces derniers existent bel et bien ! En voici un : « La récompense de ceux qui font la guerre contre Allah et Son messager, et qui s’efforcent de semer la corruption sur la terre, c’est qu’ils soient tués, ou crucifiés, ou que soient coupées leur main et leur jambe opposées, ou qu’ils soient expulsés du pays. » (Sourate 5, 33). Quant au blasphème, le Coran n’en parle pas, mais il évoque les insultes : « Oui, ceux qui offensent [ou parlent méchamment, NDLR] Allah et Son messager, Allah les a maudits en ce monde et dans l’au-delà et il leur a préparé un châtiment avilissant. » (Sourate 33, 57.). Sans autre précision sur les peines encourues. 
Une vieille affaire, bonne pour des temps révolus ? Certes pas ! Il nous suffit de consulter le site Internet Toutpourlemusulman.fr pour entendre le cheikh Mohamed ibn Saleh répondre ceci à la question du sort à réserver à celui qui insulte Allah et la religion, lors même qu’il ignore qu’il est obligatoire de respecter et vénérer Allah : « Il n’y a personne qui ignore cela, il est permis à personne d’insulter Allah, ainsi que la religion, en tous les cas celui qui insulte Allah est un mécréant, apostat même s’il plaisante, il est obligatoire de le tuer, et cela doit fait [sic] par le gouverneur, et il sera acquitté que par ça. » 
Que le blogueur Raif Badawi, condamné par la justice saoudienne à 10 ans de prison et 1 000 coups de fouet en ait reçu 50, en public, comme par hasard le vendredi 9 janvier, devrait achever de nous édifier. Vivre dans un pays comme la France n’est peut-être pas une chance pour nombre de pieux musulmans, cela peut être une chance pour l’islam d’ouvrir le chantier qui s’impose. 

(Source :  Site "Parole et Silence")

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L'ISLAM DE FRANCE, ENTRE REFORME ET RENOUVEAU 

L'islam de France, entre réforme et renouveau
Le message de Dieu aux Hommes n'a cessé de se renouveler, par le biais des prophètes et des messagers, à travers les époques et envers les Nations. Mais si les portes de la révélation à travers les prophètes et les messages sont closes, celles du renouveau de la religion, au niveau de la pensée et au niveau de la pratique, resteront ouverts jusqu'à la fin du monde ! 

La continuité du renouveau va de pair avec l'arrêt de la Révélation. En effet, c'est parce que l'Islam parachève la religion et correspond au dernier des messages, qu'il se doit d'être une religion renouvelée et un message renouvelé. 

En effet, il est dans l'habitude des gens à travers les époques d'introduire des interprétations erronées ou d'ajouter des pratiques déviantes. Les uns s'orientent plus vers une certaine rigidité et un certain excès, et les autres plus vers un certain laxisme et une certaine permissivité. Le renouveau devient alors nécessaire et indispensable. 

Les musulmans ne sont pas exempts de cette règle sociologique et historique. Ils ont donc besoin du renouveau de leur religion et de la réforme de leur pratique de temps à autre. Le renouveau devient alors un acte de protection et de préservation. 

Il convient de préciser que le renouveau ne peut concerner les principes immuables de l'islam et ses grandes vérités. Il correspond à une action de contextualisation dans le temps et l'espace, pour la compréhension de la religion et l'ajustement de son application dans une société et une réalité en perpétuels développement et transformation. C'est pour cela que le Prophète Muhammad confirme, à travers un célèbre hadith, la nécessité de ce renouveau : « Allah envoie à la Oumma (la communauté des croyants) tous les cent ans celui qui lui renouvellera sa religion. » 

Le renouveau auquel les musulmans sont invités doit toucher tous les compartiments de la vie même si, dans la plupart des cas, c'est surtout le renouveau de la pensée et de l'effort Intellectuel (Ijtihad) qui sont visés.



Pourquoi renouveler la foi et la pratique

Le renouveau de la foi vise à rectifier certaines interprétations ou à purifier certaines formes de religiosité. Il consiste aussi à redonner vie à cette foi, à la sortir de sa stagnation pour qu'elle redevienne agissante sur les esprits avides de spiritualité et de quiétude. Il a aussi pour objectif d'élever la conduite et le comportement de l'Homme vers une plus grande droiture et une plus grande miséricorde. 

Le renouveau de la pratique consiste à redonner vie à cette pratique pour qu'elle redevienne une école de pureté de l'adoration et pour que cette pratique soit l'école de la moralisation, de la réforme, et du réajustement. 

Le renouveau de la pratique vise aussi à éviter l'attachement à certaines formes de la pratique religieuse sans se préoccuper du fond et des finalités de cette pratique. Il permet d'éviter une pratique religieuse « par habitude » ou « par imitation ». La pratique redevient alors un acte délibéré et réfléchi, pour une plus grande spiritualité et une plus grande élévation de l'esprit. 



Le renouveau de la pensée, un préalable

L'ensemble des savants et des penseurs musulmans s’accordent sur le fait que la crise des musulmans aujourd’hui est d'abord et avant tout une crise de la pensée et une crise du savoir. En effet, le véritable danger qui guette les musulmans est celui de « la stagnation intellectuelle ». 

Le renouveau de la pensée (ijtihad) concerne les aspects qui se prêtent à l'effort Intellectuel pour répondre aux variations et au changement de l'environnement. A travers l’Histoire, les musulmans et leurs savants ont eu des approches et des interprétations qui variaient dans le temps et l'espace. 

Le résultat de ces efforts Intellectuels, même s’il était juste à un moment donné, n'est pas forcément adapté à un autre temps ou à un autre lieu. Mieux encore, nos illustres savants changeaient leurs points de vue et leurs déductions d'un endroit à un autre et d'une époque à une autre. 

Le meilleur exemple pour illustrer ceci est celui de l'imam Ach-Chafi'i qui a changé sensiblement sa pensée et sa jurisprudence après avoir migré de l'Irak en Egypte. Il avait donc deux approches : une ancienne et une nouvelle, une Irakienne et une égyptienne. Si nous constatons ce changement chez la même personne, qu'en est-il de surcroît si nous prenons en compte le changement d'époque, l'éloignement géographique ou la variation des conditions et des situations !



Anouar Kbibech, président du RMF.
Anouar Kbibech, président du RMF.

Quel renouveau pour l'islam de France ?

Si les musulmans en général ont besoin d’un renouveau de la pensée et de la pratique religieuse et d’une ouverture sur leur environnement, ceci est encore plus crucial pour les musulmans de France. 

Pour y arriver, ces derniers doivent être porteurs d’un esprit de renouveau et d’ouverture qu’ils doivent mettre en pratique à travers leurs engagements et leurs activités de tous les jours. Leur intégration dans la société doit se fairesans repli sur eux-mêmes, en abandonnant définitivement le mythe du « retour aux pays d’origine » pour certains. De même, ils doivent contribuer à la vie de la nation dans différents domaines politique, économique et social en assumant leur devoirs en tant que citoyens à part entière. 

Autres défis à relever, les musulmans de France se doivent de coordonner leurs efforts afin d’innover et de mettre en place de nouvelles formes de religiosité qui, tout en respectant les aspects immuables de leur religion, prennent en compte leur contexte de vie avec ses contraintes, ses réalités et ses défis. 

Aussi, il faut penser à mettre en place un « conseil religieux » pour mener cette réflexion de fond. Ce conseil théologique, qui pourrait être institutionnalisé par le CFCM, regrouperait plusieurs savants et référents religieux issus des différentes composantes de l’islam de France. 

Enfin, s’ouvrir davantage vers les autres religions est essentiel, en renforçant les conditions d’un meilleur vivre ensemble avec toutes les composantes de la société française. L’objectif n’est pas de former un « front des religions » mais plutôt de créer des espaces d’échange et de convivialité qui favorisent une meilleure connaissance mutuelle et une plus grande concorde entre les croyants de toutes confessions. 

Il est certain qu’un tel renouveau et qu’une telle réforme ont besoin d’échanges, de réflexion et de débats entre les musulmans pour faire émerger enfin un « islam de France » qui soit à la hauteur des défis majeurs auxquels les citoyens de confession musulmane doivent faire face dans les périodes troubles à venir. 

Dans le même temps, la société française doit également accompagner ce mouvement et le consolider en considérant définitivement que les musulmans de France sont une composante majeure de la communauté nationale. Leur citoyenneté ne peut souffrir d’une quelconque remise en cause et ne peut être considérée comme une citoyenneté de seconde zone. Les musulmans de France réclament aujourd'hui le droit à « l’indifférence », notamment vis-à-vis de leurs pratiques religieuses. Ils n’aspirent qu’à vivre sereinement et paisiblement leur spiritualité, loin de toute provocation et de toute surenchère. 

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Anouar Kbibech est président du Rassemblement des musulmans de France (RMF) et vice-président du Conseil français du culte musulman (CFCM).